Karine Dijoud enseigne les lettres classiques aux collégiens depuis plus de dix ans, tout en animant le compte Instagram @lesparentheseselementaires, suivi par plus de 440 000 personnes. Auprès de ses quatre enfants, elle porte une conviction forte : le vocabulaire que l’on possède définit la façon dont on pense. Pour Rewell, la lecture est évoquée sans nostalgie ni condescendance, en observant chaque jour ce qui change vraiment dans une vie si l’on lit, ou si on ne lit plus.
Quels sont les vrais bienfaits de la lecture ?
La lecture réduit le stress en six minutes seulement, selon une étude de l’Université de Sussex. Elle renforce les connexions neuronales, améliore la mémoire et la concentration, développe l’empathie et protège contre le déclin cognitif lié à l’âge. Elle enrichit le vocabulaire actif et la capacité à nuancer sa pensée. Une étude de l’Université Yale a même montré qu’une pratique régulière, en particulier de livres plutôt que d’articles, est associée à une espérance de vie accrue chez les personnes de plus de cinquante ans.
La lecture comme refuge
Karine Dijoud a perdu son père à quatre ans seulement. Sa mère, qui a travaillé toute sa vie dans l’Éducation Nationale, était passionnée de langue française et de lecture. La petite Karine a voulu lui ressembler, “par mimétisme total”, dit-elle. « Les livres, ça a été une évasion totale. Je pouvais vivre d’autres vies que la mienne. » Elle décrit cette période avec encore beaucoup de précision : une enfant introvertie, qui se régénère dans la solitude, et qui a trouvé dans la lecture le moyen de s’échapper du monde réel. « Un moment de réconfort, dit-elle, où j’étais repliée sur moi-même et en même temps dans l’ouverture. »
Ce que la science confirme : cerveau, stress et longévité
Les études sur les effets de la lecture s’accumulent depuis vingt ans, et elles convergent vers le même constat : lire n’est pas seulement un passe-temps agréable, c’est physiologiquement nécessaire.
La plus citée reste celle de l’Université de Sussex, publiée en 2009. Ses chercheurs ont mesuré la réduction du stress chez des participants soumis à différentes activités de relaxation. Six minutes de lecture ont suffi à faire baisser la fréquence cardiaque et la tension musculaire de 68 %, soit plus qu’une promenade, qu’écouter de la musique ou qu’une tasse de thé. L’hypothèse avancée : la lecture mobilise l’attention d’une manière proche de la méditation, en ancrant l’esprit dans un espace intérieur, loin des sollicitations du quotidien.
Les effets sur le cerveau vont plus loin. Des travaux d’imagerie médicale ont montré que la lecture régulière renforce les connexions neuronales, notamment dans les régions impliquées dans le langage et dans les fonctions sensorimotrices. Ces connexions, qui tendent à se réduire avec l’âge, restent plus stables chez les personnes qui lisent régulièrement. C’est l’une des raisons pour lesquelles la lecture figure parmi les activités associées à une moindre incidence de la maladie d’Alzheimer et des autres démences. Pour les femmes de 40 ans et plus, qui entrent dans une période où la santé cognitive mérite une attention particulière, c’est une donnée qui a du poids.
L’Université Yale a apporté un autre éclairage, plus inattendu. Une étude menée auprès de personnes de plus de cinquante ans a établi que les lectrices et lecteurs réguliers de livres, non d’articles ou de magazines, présentaient un risque de décès réduit de 20 % sur la décennie suivante par rapport aux non-lecteurs. Le mécanisme exact reste à préciser, mais la réduction du stress chronique est avancée comme piste principale.
« Rien n’est irréversible », dit Karine Dijoud à propos de celles et ceux qui ont décroché de la lecture. Elle-même confie avoir traversé des périodes creuses, avant de se retrouver embarquée à nouveau dans ses lectures, jusqu’à lire dans le métro chaque matin. Ce retour tient à une prise de conscience, et à quelques ajustements concrets.
Vocabulaire et paresse lexicale : ce qu'une professeure observe chaque jour
Karine Dijoud enseigne dans un collège REP+, elle travaille avec des élèves dont le rapport à la langue est souvent conflictuel. Mais ce qu’elle décrit, elle l’observe partout : dans les podcasts qu’elle écoute, dans les échanges en ligne, dans les conversations du quotidien.
« Il y a une paresse lexicale, dit-elle. Au lieu de trouver un terme précis, on va prendre le terme qui nous vient sous la main, donc un terme générique. » Le mot « intéressant » en est l’exemple le plus parlant. Elle préfère « captivant », « singulier », « déconcertant » selon ce que la situation appelle vraiment. C’est de la précision !
Les tics de langage qu’elle relève le plus souvent, « au final », « en vrai », « de base », « genre », « en fait », ne sont pas des erreurs en soi. Ce sont des mots béquilles. Des mots ou expressions qui occupent l’espace sans pour autant avoir un sens. Leur multiplication dans une conversation ou dans un texte trahit quelque chose de plus large : une difficulté à aller chercher le mot juste, à exprimer sa pensée avec nuance.
La lecture corrige cela parce qu’elle expose régulièrement à des constructions de phrase plus complexes, à des registres de vocabulaire variés, à des formulations dont on n’aurait pas pensé. Elle nourrit ce que Karine Dijoud appelle le “vocabulaire actif” : celui qu’on mobilise naturellement. Et non plus seulement le “vocabulaire passif” : celui qu’on reconnaît sans jamais l’employer.
Karine est venue nous voir avec sa liste de mots à sauver : louvoyer, déliquescence, évanescence, suranné. Parce que chacun de ces mots dit quelque chose qu’aucun autre ne dit parfaitement !
Comment retrouver le goût de la lecture quand l'attention flanche
Karine Dijoud ne se pose pas en donneuse de leçons sur ce sujet. Elle commence par dire que ça lui arrive aussi de décrocher, de sentir qu’un gros roman représente un effort disproportionné. Cette honnêteté fait partie de la réponse.
« Il faut s’adapter », dit-elle. Sa proposition n’est pas de se forcer à retrouver nos anciens rythmes de lecture, mais de descendre nos exigences d’un cran. Quand un roman de trois cents pages intimide, il vaut mieux prendre un livre court. Et si cela semble déjà trop, on lit un magazine, une bande dessinée, un roman graphique. « Tout ce qui nous permet d’avoir un autre support que les écrans », précise-t-elle. Et petit à petit, l’envie d’ouvrir un livre revient.
La deuxième piste touche au rapport au téléphone. Elle décrit le scroll comme un tic dont on prend conscience de la même façon qu’un tic de langage : en le nommant. « Il faut avoir un déclic, se dire qu’on est en train de perdre son temps et qu’on n’en tirera rien. » Ce déclic, selon elle, ne suffit pas à lui seul. Il doit être suivi d’un geste concret : éloigner physiquement le téléphone. Pas le poser à portée de main. L’éloigner.
La troisième piste, la plus structurante, consiste à inscrire la lecture dans le quotidien comme on inscrirait une autre habitude. Elle parle de « plages de lecture », des moments dédiés, réguliers et protégés. Dans son collège, elle a instauré le quart d’heure de lecture nationale : chaque semaine, quinze minutes où tout le monde lit, elle y compris. « C’est important qu’on montre l’exemple », dit-elle. Elle sort son livre et le lit avec ses élèves.
Cette idée de plage dédiée, appliquée à la vie adulte, rejoint ce qu’on sait de la construction des routines de bien-être : la régularité compte plus que la durée. Quinze minutes par jour de lecture régulière font davantage, sur la durée, qu’une heure sporadique le week-end.
Lire à 45 ans : Karine Dijoud et ce que le temps qui passe change à tout ça
Dès le début de l’interview, elle interrompt immédiatement les présentations en affirmant : « Ça me réveille vraiment la nuit. » Elle parle ainsi de la mort. Pas de façon morbide, mais avec cette proximité tranquille que ressentent les individus qui ont acquis très tôt la conscience de leur propre finitude. Son père est parti quand elle avait moins de cinq ans. Elle dit avoir été influencée par une absence précoce et qu’elle en a tiré une force et une faiblesse : elle remet tout en question, même parfois jusqu’à l’excès.
À 45 ans, son esprit est animé par l’idée que chaque minute est précieuse, non pas comme un encouragement à la performance, mais comme une façon de rester attentive à ce qui est là. « La vie est un jeu, dit-elle, et chaque minute que je vis, je la vis pleinement, avec beaucoup de joie. » Le carpe diem, chez elle, est une posture héritée d’une perte.
La lecture s’inscrit dans cette façon d’habiter le temps. Ce n’est pas un loisir pour s’amuser une fois que tout le reste est terminé, mais plutôt une activité qui maintient un aspect essentiel : la capacité à réfléchir, à nuancer, à rester curieuse d’un monde qui avance rapidement. À un âge où la gestion du stress au quotidien devient un enjeu concret, où le cerveau commence à signaler ses besoins différemment, la lecture fonctionne comme un ancrage autant que comme une protection.
Elle cite en conclusion, comme conseil de bien-être, la formule latine que les Romains attribuaient à Juvénal : mens sana in corpore sano. Un esprit sain dans un corps sain. Elle fait du Pilates, prend soin de sa peau, protège son sommeil. Et elle lit. Pas parce qu’elle en a le temps, mais parce qu’elle a choisi d’en faire le temps.
Retrouvez Karine Dijoud sur son Instagram Les Parenthèses Elementaires





